Visite exclusive à la NSA : Au coeur des écoutes américaines

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jpney_NSA“En Dieu nous croyons, tous les autres nous écoutons” Mot d’ordre des opérateurs d’interception de la NSA, 1970

Nous sommes en 1994 et la France vient de conclure un accord de vente de quarante quatre Airbus, un avion affrété par le gouvernement français file droit vers l’Arabie Saoudite, à l’intérieur, des hommes clefs du gouvernement ainsi que quelques pontes de la firme Airbus. A bord se trouve aussi Edouard Balladur, très confiant de signer un juteux contrat. Seules quelques personnes triées sur le volet sont au courant d’une telle transaction. Et pour cause : La commande que doit signer l’Arabie Saoudite se monte à 30 milliards de francs ! Le secret est donc bien gardé et il ne reste qu’un contrat à signer par les partis concernés pour que la vente soit validée.

L’avion est en phase d’approche, le commandant de bord se cale sur les fréquences des balises de l’Aéroport de Riyad, la tour de contrôle valide la piste d’atterrissage. Les roues touchent le tarmac. Comme il a souvent l’habitude de le faire, Edouard Balladur vérifie une dernière fois que le contrat d’Airbus est bien parmi les autres contrats commerciaux dans son attaché-case, simple tic nerveux. Un contrat qui ne sera jamais signé, un contrat qui repartira dans cet avion et ce, aussi vierge de signature qu’il en est venu. En effet, au dernier moment les autorités de Riyad ont décliné l’offre de la France, sans aucune autre explication. Edouard Balladur est prié de remonter dans l’avion. Quelques temps après, la raison de cette annulation devient officielle : Le contrat vient de passer chez Boeing qui a révisé son offre à la baisse au dernier moment . Comment Boeing aurait eu connaissance d’un tel accord ? Qui aurait fait bénéficier Boeing de cette information ? Qui aurait eu accès au secret et comment ? Mais surtout quelle en est la raison principale ? Chez Airbus deux personnes étaient au courant de cet accord, aucune fuite possible.

Branle-bas de combat à Matignon et à l’Elysée, la DST est convoquée pour une réunion de crise. L’affaire éclate au grand jour et la presse -tout en pointant le doigt sur la très puissance NSA- avance un seul mon : Echelon. Ce fait bien « réel » n’a pas eu cependant l’effet qu’il aurait du produire. Bien au contraire, il reste à ce jour l’un des nombreux dossiers mystérieux classés dans le dossier Echelon, le système d’interception de données à l’échelle du globe que pilote en silence depuis plus de vingt ans l’agence nationale de sécurité américaine. Il y a seulement quelques semaines, l’Amérique a commencé à reconnaître timidement l’existence d’un tel système, ses partenaires anglo-saxons (la Grande-Bretagne, la Nouvelle-Zélande et l’Australie) suivent le pas et le puzzle se reconstitue passivement.

Fin 1999, c’est une rencontre bien étonnante qui se déroulera dans les locaux de l’assemblée nationale à Paris. Elle se poursuivra une deuxième fois le long des couloirs des Invalides, pour se terminer non loin de là où reposent les cendres de Napoléon. Je n’aurai aucune méfiance envers mon interlocuteur, m’ayant montré pâte blanche à notre première rencontre, ledit contact me demande alors mon avis sur le réseau Echelon : « Vous savez, c’est ainsi, nous savons qu’ils nous espionnent, ce sont les règles du jeu, mais là ils trichent, nous volent des contrats commerciaux, c’est une situation de monopole, et dans l’information, le monopole, c’est la mort de la démocratie ». Nous parlerons des capacités d’interception d’Echelon et de mon enquête. Mon contact me fait savoir qu’il serait intéressé par mon avis, par un rapport fouillé : « J’en ai plus qu’assez de ces rapports profondément vides de nos services, assez aussi des articles répétitifs de vos confrères journalistes. J’ai sur le coup un juge, j’attends aussi votre avis, c’est important. Nous préparons une mission d’information et peut-être une enquête. Ney, je compte sur vous, allez sur le terrain et voyez de vos propres yeux, je veux savoir ce que pensent aussi les américains de toute cette histoire. Pas de conneries, nous sommes d’accord ? ». Ce sera chose faite.

nsa_jpney08État du Maryland, février 2000
26 degrés, un temps magnifique, du jamais vu pour un mois de février dans le Maryland. Fredrick Thomas Martin roule au ralenti. Notre véhicule file le long de la route 32. Une route emplie de mystère qui a été surnommée « la route du silence » par les quelques habitants des environs. Et pour cause : Elle longe le gigantesque complexe de l’Agence Nationale de Sécurité américaine, la surpuissante NSA. Une bifurcation à droite se présente à nous, un panneau indique « NSA EMPLOYEES ONLY » . Fredrick prend la bretelle de droite. Les arbres cachent le paysage. Une barrière se présente à nous, des gardes ornés du brassard « MP », police militaire, contrôlent nos identités : « Evite de sortir ton appareil photo, c’est la police militaire de la NSA, un jour un gars a voulu faire des photos, il n’a pas eu le temps d’en prendre une seule » ajoute avec humour Fredrick, notre guide. Fredrick Thomas Martin – ex-directeur d’un service de la NSA et aujourd’hui consultant au sein de l’Intelligence Community – affiche un grand sourire : « Tu dois être le seul français, le seul européen. Non, en fait, le seul tout court… ». Trois ans d’enquête sur l’affaire Echelon, les services de renseignement américains les dossiers Intelink et Compusec pour finalement aboutir au cœur du complexe tant décrié. Quel journaliste n’en a pas rêvé ? Beaucoup de confrères européens ont essayé sans succès aucun, mais cela me coûtera cher, très cher. Je payerai plus tard ce succès au prix fort : Gardes à vues, DST sur le dos, confrères jaloux et puants de haine, diffamations et désinformations sur Internet. Mais ceci est une autre histoire…

NSA_HQNous nous enfonçons lentement au cœur de la « cité du silence », l’un de ces nombreux surnoms donnés à l’agence d’espionnage électronique américaine. Ville fantôme, notre voiture roule et les immeubles défilent, pas un chat à l’extérieur. C’est donc cette petite ville où la NSA a « loué » des dizaines d’immeubles, des bâtiments couleurs briques marqués de gros chiffres blancs : 881, 126, 800. Le « guide tour » commence, nostalgique, Fredrick montre du doigt l’immeuble qui fut le tout premier centre opérationnel de la NSA en 1960, puis le deuxième bâtiment de 1980, l’immense bloc noir, une grosse boite noire de plusieurs étages, le centre névralgique. A le voir, il vous glace le sang d’un coup et vous coupe la respiration, tel le paralysant monolithe noir de Stanley Kubrick dans 2001 l’Odyssée de l’Espace. A ses pieds, un gigantesque parking l’entoure sur trois flancs. Des milliers de voitures y sont parquées. Un amas blanc rappelle les récentes chutes de neige. Quelques rares soldats en uniformes circulent, une petite blonde nous sourit : « Là c’est le bâtiment ou nous produisons nos propres microprocesseurs ultra sécurisés » ajoute Fredrick. Je jette un oeil dans le rétroviseur, une voiture nous suit depuis notre entrée dans le complexe « la police militaire… » renchérit Fredrick. Puis sans pointer le doigt, il me montre où sont positionnées une des quelque trois cent caméras disséminés autour du Fort Georges G. Meade, en effet, les caméras poussent comme des champignons ici, et des gars sont payés pour surveiller 24H/24 l’immense complexe. Contrôles, et barrières en béton marquées « NSA » délimitent le Fort, sans doute pour le badaud qui se serait égaré… La cité de ceux « qui servent en silence » semble définitivement imprenable.

nsa_jpney02Une naissance en silence
« La NSA intercepte, gère, stocke et traite toutes les trois heures un volume d’information équivalente a celle de la bibliothèque du congres américain », une information incroyable relayée à l’époque par un ancien militaire ayant travaillé pour la NSA.

La légende veut que seul trois personnes proches de Truman eurent connaissance du vrai nom de l’agence, un nom alors classé au plus haut niveau du secret et ce, dans toute l’histoire du renseignement américain. En effet la National Security Agency est crée en 1952, plus précisément le 4 novembre quand le président H. Truman abolit l’AFSA (Armed Forces Security Agency, l’ancêtre de la NSA) et signe le « Communications Intelligence Activities ». L’existence de la NSA n’a été reconnue officiellement qu’en 1957. Les missions de la NSA restent, malgré tout, peu connues et sont inscrites dans la très secrète « National Security Council Intelligence Directive N°6 ». L’agence agit au profit de l’ensemble de l’Intelligence Community, elle transmet les informations au service qui en fait la demande. Le Directeur Central du Renseignement (Director of Central Intelligence, DCI) -aujourd’hui Porter J. Goss- est aussi le directeur de la CIA, établit les objectifs et les priorités de la NSA selon les besoins du renseignement américain. En novembre 1997, l’agence a reçu le National Intelligence Meritorious Unit Citation, décerné par le DCI, au titre des services rendus pendant la Guerre Froide et à travers cinq décennies, des services qui resteront à 80% enfouis au plus profond du secret militaire.

C’est en 1972 qu’est crée au sein de la NSA, et par mémorandum présidentiel, le Central Security Service. Cet organisme est chargé de coordonner les activités de cryptologie, de gérer les procédures d’écoutes et de sécurité électronique du Département de la Défense (le Pentagone). Il assure aussi la liaison avec les autres organes de renseignement et de sécurité des armes. Cet organisme fait partie intégrante de la NSA. Le directeur de la NSA est également le chef du Central Security Service (aujourd’hui le Lieutenant General Michael V. Hayden de l’United States Air Force).

En 1984 le président Ronald Reagan signe une directive qui rend alors la NSA responsable de la sécurité informatique (COMPUSEC, Computer Security) pour l’ensemble des organes fédéraux américains. Aujourd’hui, c’est la NSA qui édicte les normes de sécurité informatique, l’une d’elles, la NACSIM 5100A, est une norme qui fait autorité en matière de protection contre l’effet TEMPEST .

nsa_jpney06Aujourd’hui la NSA emploie quelques 20.000 employés au siège de Fort Georges G.Meade, dont 38.000 employés expatriés et disséminés à travers le globe (100.000 en 1998 et presque le double en 1999). Elle gère 31 supercalculateurs (CRAY, SGI et IBM) ainsi que 52 systèmes informatiques reliés entre eux (système connu sous le sobriquet Platform) et dont les logiciels spécifiques tels que Oratory et Mosaïc sont le cœur même du système Echelon. Les analystes de la NSA sont appuyés par huit satellites espions (dont Trumpet, Mentor et Mercury ) qui relayent les communications aspirées aux 54 stations d’écoute disséminées à travers le globe (deux désactivées dont celle de Berlin). Ces dernières pré-digèrent les quelques deux milliards de communications interceptées par jour que devront analyser les supercalculateurs de Fort Meade, le siège central, un travail de titan. Mais le roulement de ce système d’écoutes planétaire, nommé Echelon, s’est récemment grippé et le système ses retrouvé sous les rampes de l’actualité. Mais entre affirmations officielles et déclarations officieuses, la presse a bien eu du mal à différencier le vrai du faux. Un parcours unique pour l’agence de renseignement la plus puissante au monde : Alors qu’il y a encore quinze ans son nom et ses activités étaient inconnues, aujourd’hui la presse fait ses gros titres sur deux seuls et uniques mots : NSA et Echelon.

La NSA se trouve officiellement au 9800 Savage Road dans le Maryland, c’est le Fort George C. Meade abrite cette agence aux dizaines de surnoms. Electronic City, Puzzle Palace, SIGINT City, Silence City, Codemakers City , Codebreakers City … En effet, les surnoms ne manquent pas pour le « block » solide et compact que constitue la NSA au coeur de la communauté du renseignement américain -où elle est l’une des composantes les plus secrètes- avec un budget de 4 milliards de dollars en 1997, 16 milliards en 1999, et 20 milliards en 2000 ! Aujourd’hui la NSA reste l’outil d’écoute le plus efficace et le plus performant au monde.

nsa_jpney01L’agence de Fort G.Meade est l’organe principal d’analyse des langues étrangères de l’administration américaine. Lors de notre enquête nous avons appris que la NSA a racheté tous les environs de Savage Road, de la station essence en passant par l’aéroport et le motel qui par la suite a été transformé en musé : le Natiolal Cryptologic Museum.

La NSA joue un rôle déterminant dans la mise au point des super-calculateurs par son besoin accru en matériel informatique relativement puissant. Le Cray Super-Computers Research Center et le National Center for Supercomputing Applications sont deux centres qui développent les technologies de super calculs conjointement avec l’agence. A titre d’anecdote, c’est en partie grâce aux recherches de la NSA sur le stockage des données que le développement de la cassette audio de Philips a vu le jour ! Mais il ne faut pas oublier que la véritable mission de la NSA reste la collection, l’exploitation et la distribution des écoutes issues de l’exploration électronique (COMSEC, Communications Security) : « En douze heures, la NSA aspire et traite une somme d’informations équivalente à la bibliothèque du Congrès américain » confie Jacques Baud, un ancien des services suisses auteur de « l’Encyclopédie du renseignement et des services secrets ». Et ce n’est nullement de la science-fiction comme l’affirmaient dans la presse certains de nos éminents ‘experts’ car aujourd’hui les preuves s’accumulent et les langues se dénouent. Pour certains experts français, le système de la NSA, Echelon, n’existe pas !

« Cela tient du roman, je n’arrive pas à prendre tout ça au sérieux » affirmait Philippe Caduc, directeur de l’ADIT (Agence pour la Diffusion de l’Information Technologique) aux prémices du scandale Echelon dans la presse. A l’évocation du rapport STOA sur Echelon réalisé à la demande du Parlement Européen, ces derniers campaient sur leurs positions, au contraire de l’amiral Pierre Lacoste, ancien patron de la DGSE, qui lui a toujours eu un tout autre point de vue « C’est la spécialité des Français et des énarques, un côté d’ignorance et un côté d’arrogance intellectuelle. Echelon existe bien, c’est indéniable. Regardez, en 1999 le budget annoncé approche celui de la Guerre froide, mais la Guerre froide est révolue, Echelon sert d’autres objectifs… ».

Alors que nos politiciens et experts se querellent, les américains s’esclaffent à nous voir agiter nos petits rapports et nos menaces de plainte contre « x » pour « écoutes abusives et non autorisées et viol de la vie privée » selon les termes des juristes parisiens. Les associations impuissantes s’insurgent : « Le gouvernement ne nous soutient pas, mais nous allons porter plainte ». Et les experts de tourner autour du pot : « On va examiner le dossier, c’est promis ». Les américains eux, ne sont pas obligés de répondre face à ces attaques, et c’est bien ici que la devise chère aux employés de la NSA prend toute sa splendeur : Never Say Anything : Ne dites jamais rien…

A suivre…

Première publication dans la presse : VSD, février 2000. Toutes les photographies sont la propriété de Jean-Paul Ney, toute reproduction interdite sauf accord écrit.

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