Excès d’espionnite : renseignement, intelligence économique et vie privée

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img_intelligenceL’histoire peut paraître banale, la technologie employée n’a rien de bien exceptionnel, sauf qu’un cerveau a réussi à tromper tout le monde et pendant bien longtemps. Nous sommes en France, dans une petite société privée qui développe certaines technologies sensibles pour un grand groupe aéronautique français et européen. C’est un radioamateur local qui avertira la gendarmerie puis l’entreprise concernée : ce dernier captait depuis plusieurs jours – sur une fréquence rarement utilisée – les conversations de bureaux, puis sur une autre fréquence, ce qui semblait être une réunion… Très vite, des spécialiste de la protection de la défense procèderont sur réquisition urgente au « dépoussiérage » des locaux. Résultat : quatre micros de longue portée, tous planqués dans de banales multiprises au pied des bureaux et dans la salle de conférence…

On ne saura jamais qui écoutait vraiment ces émissions sauvages « C’est une technologie qui a dix ans, le micro est alimenté par le courant, ça marche tant que la multiprise est branchée » affirme Stéphane, un français qui travaille à Londres, proprio d’une boutique spécialisée dans la sécurité et le contre-espionnage et qui connaît très bien ce genre de matériel. Mais Stéphane ne travaille qu’avec des professionnels de la sécurité, policiers, militaires, détectives privés font leurs commandes en ligne pour des raisons que l’on imagine, a ces clients se rajoutent des entreprises privées qui veulent installer des caméras discrètes pour traquer les employés faucheurs de matériel, les tireurs de caisses ou autres personnes non autorisées. Il arrive à Stéphane de refuser la vente de matériel pour des raisons étiques, il évoque des clients aussi louches que leurs pratiques.

Un matériel discret et accessible aujourd’hui au simple citoyen alors longtemps réservé aux services d’Etat et autres unités spéciales : Caméras miniatures, micros cachés et stéthoscopes capables d’écouter à travers 60cm de béton armé, sont aujourd’hui en vente libre et disponibles dans le grand commerce. Le micro caché et la caméra tête d’épingle en forme de tournevis peuvent parfois sauver des vies. Ce fut le cas aux Etats-Unis où un jeune couple qui avait engagé une nounou avait de forts soupçons sur la façon dont se déroulait la journée du jeune bambin et de l’étudiante : une caméra planquée dans un ours en peluche révéla les mauvais traitements que faisait subir la jeune fille au petit chérubin sans défense. Aux Etats-Unis la vidéo est une preuve face à un tribunal, pas en France. « Je vends du matériel à des détectives privés, des policiers, des gendarmes, ils savent que ça n’a aucune valeur devant un tribunal, mais que c’est très efficace pour surveiller à distance, pour se faire une idée de la personne surveillée voire pour être certains qu’ils ne font pas fausse route ».

Mais les premières affaires éclatent pourtant dans le privé, ce ne seront sûrement pas les dernières ! Après avoir espionné et épluché les courriers électroniques de leurs employés, voilà que les patrons les observent avec des caméras ! L’affaire fait grand bruit : Les dirigeants de l’entreprise Smart France, basée à Hambach en Moselle, avaient fait cacher dans les toilettes de la société une caméra très discrète, que finalement un employé malin a découvert, intrigué par la présence de ce boîtier en forme de dérivateur électrique. Les patrons -qui évoqueront des raisons de sécurité- seront condamnés par le tribunal correctionnel de Sarreguemines pour atteinte à la vie privée. Une autre affaire près de Marseille dont la victime n’est qu’un simple employé détesté par son patron a étonné les policiers. Ce dernier a installé à l’insu de son salarié quatre caméras miniatures dans son bureau, le ‘chef-espion’ dira aux policiers qu’il voulait surveiller si son employé tapait dans la caisse… une vingtaine d’euros avaient disparu… La sophistication du matériel grisera les policiers qui découvriront que celui-ci a été commandé sur Internet.

Pourtant les caméras n’ont nul besoin d’être cachées pour être efficaces. La vidéosurveillance a explosé ces dernières années, nombre de villes en France s’en sont équipées avec modération, parfois à outrance, ainsi on compte un million de caméras de surveillance dans notre pays, peut-être plus. « Un chiffre bien loin de la réalité quant on pense aux dispositifs non déclarés et installés sauvagement » confirme un inspecteur de la CNIL. La capitale parisienne compte à elle seule 320 000 caméras de surveillance pour un total de 400 000 en région parisienne selon les chiffres recoupés des associations, de la CNIL et des fournisseurs. La RATP, régie autonome des transports parisiens, possède à elle seule un maillage de quelques 5000 caméras, beaucoup plus selon les experts. A l’échelle mondiale, les chiffres officiels évoquent ironiquement quelques 25 millions de caméras de surveillance, un chiffre, encore là, bien en dessous de la réalité. Pour comprendre la vidéosurveillance il faut se plonger au cœur du laboratoire à grande échelle, la capitale anglaise : Londres. Aux portes de l’Europe, l’exemple le plus flagrant est celui du simple citoyen londonien, qui lui, est filmé 300 fois par jour selon les associations des libertés civiles. Police, établissements privés et sociétés se partagent quelques 2,5 millions de caméras de surveillance en Grande-Bretagne dont 150 000 à Londres et, selon la presse, « près de 800 caméras contrôleront 250.000 voitures chaque jour, liront les plaques minéralogiques et transmettront le numéro à un ordinateur central ». La France est en passe de rejoindre la Grande Bretagne : Sur notre million de caméras « officielles », 185 centres urbains s’en partagent 150 000 (185 villes ont adopté la vidéosurveillance depuis 1997, chiffres de 2002), en région parisienne, ce sont plus de 100 caméras à Levallois-Perret, 80 à Puteaux, 22 à Montargis. Le quartier « sensible » des Coteaux à Mulhouse dispose d’un système de vidéosurveillance qui comprend 165 caméras, et ce, depuis les évènements de septembre 2001. Il est question, toujours dans ce même quartier de porter le dispositif de surveillance à 300 caméras… La ville de Cannes possède 87 caméras, pour à terme, finaliser un parc de 170 caméras. Strasbourg, quant à elle, est équipée de 80 caméras de vidéosurveillance. Alors que le marché de la vidéosurveillance en France est estimé à 275 millions d’euros par an (chiffre du Milipol), un marché jadis réservé surtout aux banques et établissements publics, on parle de sécurité des d’accès et de l’identification des personnes tant aux aéroports, dans l’industrie, sur les marchés, dans les foires, les manifestations allant même observer des demandes d’installation dans certaines petites entreprises où tout le monde se connaît…

Toutes ces installations n’empêchent pourtant pas le pire. A Londres, le 19 août 2004, une étudiante française âgée de 22 ans, Amélie Delagrange est victime d’une agression dans un parc londonien, elle décèdera à la suite de ses blessures à son arrivée à l’hôpital. Rapidement, la police Anglaise est sur la piste d’un tueur en série qui aurait commis plusieurs agressions du même type dans l’agglomération de Londres. C’est alors que commence un feuilleton policier que les anglais, habitués à être filmés, vont délecter tel une nouvelle émission de « real tv ». En effet, les policiers vont examiner des centaines d’heures d’enregistrement des caméras de vidéosurveillance, dont les toutes dernières à 21h59. Des images qui ont été captées, et qui ont permis à la police de reconstituer, seconde par seconde, minute par minute le parcours d’Amélie vers la mort. On la voit attendre le bus, filmée par plusieurs caméras, sous divers angles, on la voit monter dans le bus, y être filmée à l’intérieur. Ces images seront finalement rendues publiques et ne conduiront les enquêteurs sur aucune piste, là où le tueur aurait probablement frappé était un endroit sans caméras, un angle mort. De plus, le parc qu’elle a traversé était dans une certaine obscurité. Le lendemain de l’agression d’Amélie, le parc londonien se verra doté de plusieurs nouvelles caméras qui pousseront comme des champignons. « Les caméras n’ont servi à rien, le tueur connaissait parfaitement les angles de couverture… » affirmait dépité un enquêteur de Scotland Yard.

« La facilité c’est de glisser dans le tout sécuritaire et d’évoquer ces raisons quand on se fait pincer, l’espionnite est une maladie moderne, on veut savoir ce que l’autre fait, ce qu’il se passe chez lui, c’est du voyeurisme associé à un sentiment de toute puissance » affirme le sociologue Jordì Seras qui nous conduit dans une étonnante boite de nuit barcelonaise où son directeur, Conrad Chase, propose à ses clients d’implanter en quelques minutes une puce électronique dans le bras ! Elle permet au client de s’identifier mais aussi de payer ses consommations… Tant d’excuses qui finissent par séduire les jeunes catalans et même des étrangers venus spécialement se faire implanter la puce, histoire de frimer et de dire qu’on est « un membre VIP avec une puce spéciale dans son corps ». C’est un succès incontestable qui a fait connaître la boite de nuit de Conrad Chase jusqu’à l’autre bout du globe.

Caméras miniatures partout, géolocalisation des salariés, carte bancaire, téléphone portable et bientôt puce électronique sous-cutanée, le flicage est dores et déjà à la mode…

Jean-Paul Ney pour Le Figaro Magazine (décembre 2005)

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